Après quelques jours passés dans le Cantal pour se ressourcer en famille, retour à la réalité… Un court séjour dans une région magnifique que je ne connaissais pas, et qui m’a franchement séduit même si je suis (un peu) resté sur ma faim en matière de faune sauvage tant les animaux y sont craintifs, et notamment les oiseaux, même si les observations furent sympathiques.

Des paysages magnifiques, que l’on apprécie mieux au petit matin, du haut des puys, nom donné aux anciens volcans d’Auvergne. De toutes les vallées du Cantal, l’une des plus belles est indéniablement la vallée de la Jordanne. Et c’est là que j’ai croisé le regard d’un animal assez inattendu en pleine journée : la loutre d’Europe (Lutra lutra) !
À CONSULTER ÉGALEMENT : Pour en savoir plus sur la photographie des mammifères…
La Jordanne : un haut-lieu naturaliste du Cantal
S’écoulant sur quelque quarante kilomètres depuis le cirque glaciaire de Mandailles-Saint-Julien, à 1 665 mètres sous les crêtes du Puy de Peyre-Arse, la Jordanne dévale les basaltes des Monts du Cantal en une succession de rapides cristallins, de vasques émeraude et de couloirs ombrés où résonne un grondement sourd.

Plus enclavée que la vallée de la Cère, qu’elle rejoint à Arpajon-sur-Cère, cette artère secrète conserve une fraîcheur sauvage, sertie de hêtraies-sapinières et de falaises volcaniques qui abritent truites fario, moules perlières et, surtout, la discrète loutre que vous avez surprise au crépuscule.

Les passerelles suspendues du sentier des gorges de la Jordanne laissent le promeneur frôler l’onde vive, tandis qu’en été les senteurs de serpolet et d’ancolie s’élèvent des berges moussues ; ainsi ce corridor Natura 2000, matrice d’eaux vives et de silence, s’impose-t-il comme un sanctuaire sensible où l’observateur, guidé par le murmure fluide, réapprend l’émerveillement devant Lutra lutra…
C’est lors d’une simple balade en famille, au coeur des gorges de la Jordanne, qu’une série de cris stridents a attiré notre attention, nous figeant sur place (j’avoue avoir cherché à ce moment quel oiseau pouvait ainsi chanter !)

Nous étions légèrement en hauteur par rapport au cours d’eau, quand survint l’impensable : une jeune loutre apparut, se faufilant entre les rochers, sans même se soucier de notre présence ! La scène se déroula très vite et dura tout au plus une minute, juste le temps d’enfiler mon 70-200/2.8 pour réaliser quelques clichés de l’animal…

EOS 5D mark II + Canon 70-200/2.8 L IS USM à 200mm
f/3.5, 1/200ème, 1250 ISO
Les photos ne sont pas sensationnelles, mais là n’est pas l’essentiel : le simple fait d’avoir eu la chance de croiser une loutre sauvage dans son milieu a totalement comblé le photographe et enchanté le naturaliste que je suis 🙂
La loutre d’Europe en quelques mots
Gracile mustélidé avec 60 cm de corps prolongé d’une queue de 35 cm pour 6 à 12 kg, la loutre d’Europe déploie une morphologie aquatique exemplaire : pelage double imperméable, narines et oreilles obturables, vibrisses tactiles captant le moindre remous. Ses plongées, jusqu’à huit minutes, s’accompagnent d’une fréquence cardiaque divisée par deux, signe d’un métabolisme anoxique remarquable.
Espèce à large répartition paléarctique, elle est considérée comme quasi menacée au niveau mondial et en recolonisation rapide en France, où la surface occupée a progressé de 40 % entre 2009 et 2023.
La loutre en bref :
- Espèce : Lutra lutra (Carnivora, Mustelidae)
- Longévité maximale connue : 17 ans en milieu naturel
- Portées : 1 à 3 loutrons après 58 à 60 jours de gestation
- Densité optimale : de 0,1 à 0,3 ind./km de cours d’eau, tributaire de la biomasse piscicole
Traces de présence et régime alimentaire de la loutre
Maître-mot du pistage : les épreintes, ces fèces torsadées à odeur de miel-poisson déposées sur rocher ou racine saillante, archives olfactives d’un territoire. Leur densité constitue, selon une étude de 2024, l’indicateur le plus rentable pour cartographier l’espèce en milieu anthropisé.
Indices à guetter
- Empreintes à cinq doigts, palmure partielle, pas de 3–4 cm
- Trous de coulée et toboggans vers l’eau
- Restes de proies (arêtes, carapaces d’écrevisses)
- Odeur douce-amère rappelant la violette
Le régime alimentaire de la loutre
Une analyse menée en Auvergne montre 74 à 89 % de biomasse piscicole (anguilles, truites, chabots), complétée par écrevisses, amphibiens et micro-mammifères selon saison et substrat. Cette plasticité trophique confère à l’animal un rôle d’indicateur de qualité piscicole.
Autrefois persécutée, aujourd’hui protégée
Au fil des siècles, la loutre d’Europe a payé le prix fort de sa fourrure hydrofuge, convoitée pour les manteaux et chapeaux d’hiver : dès le Moyen Âge, des loutriers itinérants sillonnaient les rivières, gratifiés d’une prime (cinq francs l’oreille en 1905) pour chaque animal livré aux autorités, preuve à l’appui ; jusqu’en 1926, ces primes entretenaient un abattage industriel où pièges à mâchoires et chiens plongeurs faisaient office d’arsenal.
Considérée comme « nuisible » pour la pêche, l’espèce subit son zénith de persécution entre 1890 et 1930 : quelque 4 000 individus étaient encore piégés annuellement en France, provoquant un effondrement de ses effectifs et la quasi-extinction dans de nombreux bassins hydrographiques…
Ainsi, longtemps victime d’une triple malédiction (commerce des peaux, concurrence halieutique et ignorance écologique) la loutre ne doit sa résurrection qu’à l’interdiction de la chasse en 1972 et au basculement, tardif, du regard humain.
| Jalons | Mesures ou événements | Statut |
|---|---|---|
| 1972 | Interdiction officielle de la chasse | Protection nationale embryonnaire |
| 1981 | Inscription à la liste des mammifères protégés | Pleine protection juridique |
| 1999 | Arrêté ministériel élargissant la protection des vertébrés menacés | Renforcement réglementaire |
| 2007 | Arrêté fixant la liste des mammifères protégés sur tout le territoire | Harmonisation nationale |
| 2010-2015 | 1ᵉʳ Plan national d’actions (PNA) | Structuration des réseaux d’observation |
| 2019-2028 | 2ᵉ PNA en cours | Objectif : reconquête intégrale des bassins |
En parallèle, la Directive Habitat-Faune-Flore classe l’espèce en annexes II et IV, imposant la conservation de ses sites de reproduction et de repos. La conjonction de ces textes et d’une amélioration de la qualité des cours d’eau explique le spectaculaire rebond décrit par le CNRS en 2025.
Photographier la loutre : mes conseils et astuces
Qui dit photographier la loutre, dit repérage : je vous conseille de conjuguer carte, jumelles et reconnaissance crépusculaire pour localiser les coulées actives, en appliquant les mêmes protocoles que pour tout affût au bord d’une zone humide : validation préalable de la quiétude, orientation nord ou ciel couvert pour éviter les ombres du zénith, et intégration soignée de la cachette dans le paysage (ceci en dehors des gros coups de bol comme celui dont j’ai bénéficié !)

Check-list avant l’affût :
- Camouflage : à minima filet « salade » ou ghillie, vêtements silencieux, bottes néoprène… Ou affût en dur si vous avez l’autorisation sur le terrain de jeu
- Affût flottant envisageable pour les rivières lentes (jamais pratiqué pour la loutre personnellement) : tube PVC + toile imperméable, ancré discrètement
- Téléobjectif ≥ 300 mm stabilisé ; ouverture idéalement entre f/2.8 à f/5,6 pour crépuscule
- Boîtier silencieux, mode rafale modérée pour limiter les clics
- Sensibilité ISO auto bridée au maximum « valable » de votre boîtier ; vitesse cible 1/500 s (si vous voulez immortaliser la loutre en nage rapide)
La patience restera votre meilleur allié : l’espèce effectue des tournées de chasse de 1 à 3 heures. En moyenne, prévoir dix-huit à vingt-quatre heures cumulées d’affût avant d’obtenir les premières images probantes… L’emploi d’un filet de camouflage bas, couché au sol, est à mon sens la meilleure méthode pour la plupart des mammifères discrets, même si un affût « en dur » s’avère sensiblement plus confortable !
Si vous voulez faire des photos de loutres d’Europe dans des conditions « presque » naturelles, le Parc National du Bayerischer Wald (en Bavière, Allemagne) offre des points de vision sur des loutres en captivité assez incroyables. Et l’entrée du parc de vision, très vaste, est gratuite !
Questions/réponses sur la loutre d’Europe
Quelle est la différence entre une épreinte de loutre et un excrément de vison ?
L’épreinte de loutre est plus épaisse (1–2 cm), riche en arêtes entières, et surtout dégage une odeur sucrée caractéristique, tandis que celle du vison est plus fine, torsadée et fétide.
Pourquoi voit-on davantage de loutres depuis quelques années ?
La mise en œuvre des plans nationaux d’actions, la dépollution de nombreux cours d’eau et l’interdiction de la chasse dès 1972 ont permis une recolonisation naturelle de territoires où l’espèce avait disparu.
La loutre concurrence-t-elle sérieusement les pêcheurs ?
Dans les sites étudiés, elle prélève prioritairement des poissons abondants et de petite taille ; son impact sur les populations halieutiques de valeur commerciale reste faible et localisé.





Comment différencier un terrier de loutre d’un terrier de ragondin ?
Le terrier de loutre, appelé catiche, s’ouvre sous les racines ou la tresse d’un tronc, toujours au-dessus du niveau moyen de l’eau et présente souvent un toboggan de glisse. Celui du ragondin est de section plus circulaire et creusé dans les berges friables.