Il n’existe dans l’Aube, à ma connaissance, aucun torrent ni cours d’eau suffisamment pentu pour générer de petites cascades naturelles, comme de celles dont on aime lisser l’eau qui s’écoule grâce à une astuce connue en photographie de paysage : la pose lente.

J’ai donc pu, la semaine passée, m’adonner à cette pratique sympa et facile sur le joli torrent qui jouxtait mon lieu de résidence ariégeois (encore merci à Fred – qui se reconnaîtra – pour l’hébergement !) : explications et petits conseils sur la prise de vue en pose lente…
À CONSULTER ÉGALEMENT : Pour en savoir plus sur la technique photo…
Pose lente et eau qui coule
Lorsque l’on photographie un torrent, ou plus généralement de l’eau en mouvement (car cette technique peut aussi s’appliquer en bord de mer), subsiste une difficulté quant à la vitesse à adopter pour immortaliser la scène. Si cette vitesse est très élevée, l’eau en mouvement sera figée (il faut généralement assurer le 1/1000ème de secondes pour s’assurer de cela !). Si elle s’avère par contre moyenne (comprise entre 1/30ème et 1/250ème de secondes par exemple), on va alors être confronté à un phénomène simple : avec une vitesse pas assez élevée pour figer le mouvement du liquide, certaines parties n’en ressortiront pas nettes, pas vraiment floues, en bref : pas esthétiques !
La technique de la pose lente consiste simplement à amplifier le phénomène, en prolongeant au maximum le temps de pose pour « lisser » le mouvement de l’eau (flou poussé à son extrême, jusqu’à former une zone uniforme et douce). Evidemment, qui dit pose lente dit stabilité, donc trépied, puisqu’on pourra aller jusqu’à des poses de plusieurs dizaines de secondes !

Canon EOS 5D + Canon 24-105/4 L IS USM sur trépied, filtre ND8 + polarisant circulaire
utilisé à 58mm à f/13, 13 secondes, 50 ISO et -0.6 EV
Cette technique nécessite néanmoins quelques éléments particuliers, tant matériels que techniques, et c’est ce que nous allons voir !
Au niveau matériel
L’utilisation de poses lentes, comme son nom l’indique, nécessite pour préserver la netteté des parties « fixes » (tout ce qui entoure l’eau), une stabilité exemplaire de l’appareil et de l’équipement photographique en général. Il conviendra donc d’utiliser systématiquement un trépied solidement ancré au sol. Par ailleurs, qui dit trépied dit gestion des micro-vibrations (inévitables lors d’un déclenchement manuel) ; on pourra donc le cas échéant utiliser un déclencheur souple ou une télécommande infrarouge (ou radio) pour le déclenchement, ou à défaut le retardateur. Le summum consistera à utiliser le relevé de miroir, notamment avec les appareils à « gros capteur » 24×36, qui possèdent un obturateur de bonne taille et donc susceptible d’engendrer des micro-vibrations.
Une astuce consiste, pour limiter les vibrations résiduelles au niveau du déclenchement, à suspendre sur l’objectif un petit sac photo (pas trop lourd !) de manière à « casser » la résonnance engendrée par l’obturateur 😉
Au niveau des objectifs utilisés : l’important demeure la focale ou la plage de focales, car on utilisera essentiellement de petites ouvertures (entre f/8.0 et f/16.0) ce qui impliquera de toute façon des performances optimales en terme de piqué. Très important : désactiver la stabilisation optique des objectifs qui en sont munis (triste expérience vécue…) car le mécanisme cherchera à corriger une vibration qui n’existera pas, et engendrera aléatoirement un… flou de bouger !!!
L’autre problème vient du fait que très souvent, on va être confronté à une situation peu banale en photographie : on aura « trop de lumière » pour garantir une pose avec un temps suffisamment long (au minimum une seconde) ! Là encore, l’astuce consiste – outre à utiliser les bas ISO et un diaphragme relativement fermé – à se munir de filtres de manière à faire descendre la vitesse d’obturation de manière efficace. On utilise alors ce que l’on appelle un filtre « neutre » (aucune modification de la colorimétrie, il permet uniquement de perdre de la lumière de manière uniforme et de ce fait, de faire baisser la vitesse d’obturation à diaphragme égal, sans surexposition).
Les filtres neutres sont indicés de la manière suivante : ND (certainement pour « Neutral density », je n’ai pas trouvé d’info à ce sujet) suivi d’un nombre de 2, 4, 8 ou 400 de manière générale. Plus ce nombre est grand, plus la quantité de lumière « filtrée » sera importante, et donc plus il sera intéressant dans notre cas :
- ND2 : perte d’une vitesse
- ND4 : perte de deux vitesses
- ND8 : perte de trois vitesses
- ND400 : perte de huit vitesses (!)
Chose importante : les filtres neutres font perdre de la luminosité, et donc influent la VISÉE en la rendant selon leur intensité, plus ou moins sombre. Par ailleurs, ils peuvent avoir un effet sensible sur l’autofocus (notamment les filtres ND400) et amener à devoir faire la mise au point sans le filtre, puis visser le filtre et mesurer l’exposition (ou calculer manuellement cette dernière !)
J’utilise pour ma part un filtre ND8, souvent couplé à un filtre polarisant circulaire qui permet outre de limiter les reflets dans l’eau, de perdre 1.6 diaphragme en plus !… Ceci permet de préserver un minimum la visée sur l’EOS 5D, qui continue à pouvoir – lentement – faire la mise au point autofocus 😉
En résumé au niveau matériel, avant de se lancer :
- un boîtier permettant des poses de plusieurs secondes (idéalement jusqu’à 30″ sans passage en mode Bulb), réglé au plus bas ISO possible et en mode retardateur avec relevé de miroir (ou avec télécommande)
- un objectif zoom (plus facile pour les cadrages) performant à f/8.0 ou plus, que l’on utilisera jamais à sa focale la plus courte, sous peine de vignettage quasi assuré en cas d’utilisation de plusieurs filtres simultanément
- un solide trépied avec une rotule aisée à régler
- un ou plusieurs filtres (ND8 ou ND400, et éventuellement polarisant en sus) pour garantir le filtrage de la lumière
Cadrer pour la lumière
« Cadrer pour la lumière », késako ?… Ce que je veux dire par là, c’est qu’il faut étant donné les poses que nous utiliserons (jusqu’à 30 secondes !), une certaine uniformité dans la scène en terme de lumières, sous peine de crâmages inévitables des zones par exemple ensoleillées. Une image valant mieux qu’un long discours, voilà ce qu’il faut éviter de faire !

Canon EOS 5D + Canon 24-105/4 L IS USM sur trépied, filtre ND8 + polarisant circulaire
utilisé à 24mm à f/13, 20 secondes, 50 ISO et -0.6 EV
La partie à l’extrême droite de l’histogramme montre bien le débordement des hautes lumières (totalement saturées)
L’image ci-dessus montre un défaut essentiel : un trop grand contraste entre la chute d’eau (à l’ombre) et la zone en bordure de torrent en haut à gauche, qui était au soleil et donc ressort carrément « crâmée » (bien visible sur l’histogramme, à droite !) puisque l’exposition a été faite sur la cascade. Accessoirement, vous noterez un vignettage monstrueux – ici à titre de démonstration – engendré par l’utilisation de plusieurs filtres non « slim » utilisés simultanément sur un objectif utilisé à sa focale la plus courte (en l’occurrence le 24-105/4 L IS USM, déjà pas à son aise sans filtre à la focale de 24mm !) : point à surveiller de manière accessoire !
Il convient donc de vérifier que la scène globale est « exposable » sans exploser l’histogramme ;-). Voici un petit exemple « pratique » avec une image cadrée de deux manières différentes (même point de vue) :

Canon EOS 5D + Canon 24-105/4 L IS USM sur trépied, filtre ND8 + polarisant circulaire
utilisé à 40mm à f/16, 8 secondes, 50 ISO et -0.6 EV
Cadrage trop large engendrant une zone surexposée au haut à gauche, non rattrapable même avec 1 IL de correction (l’histogramme montre bien les hautes lumières « sortantes » sur son extrême droite)
et la seconde, sur laquelle une focale plus longue pour un cadrage plus serré aura permis d’éviter justement la zone hors scène qui nous importune :

Canon EOS 5D + Canon 24-105/4 L IS USM sur trépied, filtre ND8 + polarisant circulaire
utilisé à 55mm à f/16, 5 secondes, 50 ISO et -1 EV
Cadrage rectifié, donnant au final une scène dont l’histogramme est parfaitement centré et équilibré (oui je sais, le premier cadrage était lui, plus équilibré !…)
Il convient donc de surveiller non seulement la scène qui vous intéresse (la chute d’eau) au niveau de l’exposition (les remous crâment très vite, notamment dans les bleus si on regarde l’histogramme en RVB), mais aussi et surtout de veiller à ne pas cadrer trop large pour tomber dans ce type de situation, avec un environnement immédiat complètement « out » en terme d’exposition ! Je vous conseille par ailleurs d’éviter absolument les chutes d’eau ensoleillées ou avec un ensoleillement partiel, car les reflets ne seront pas rattrapables et inévitablement surexposés (et accessoirement, nécessiteront l’utilisation de plusieurs filtres neutres pour garantir une vitesse suffisamment lente !)
Exposition à droite
La technique des poses lentes pour photographier l’eau en mouvement, implique notamment une notion qui est chère à beaucoup de photographes travaillant en numérique : « l’exposition à droite ». Sous ce terme étrange, comprendre qu’il faut exposer votre scène en « calant » l’histogramme le plus à droite possible, donc « border line » au niveau des hautes lumières. En d’autres termes, à la limite du crâmage des hautes lumières !
La raison est simple : sur ce type de prise de vue, le contrôle des hautes lumières est primordial pour préserver les détails dans les remous (ce qui génère le « flou blanc » dans l’eau qui s’écoule sur nos photos). Exposer en limite de crâmage permet d’optimiser simplement et efficacement notre photographie en terme de répartition des gammes dynamiques. D’expérience, les photos réalisées ne nécessitent quasiment aucune retouche (sous-entendu : correction des points noirs et blancs et tutti quanti)
Au niveau pratique, j’utilise généralement les paramètres suivants :
- ISO positionné à sa plus basse valeur (50 ISO sur mon EOS 5D)
- Objectif éventuellement utilisé à une focale intermédiaire de manière à éviter (ou limiter) le vignettage induit par la présence des filtres
- Mesure d’exposition en centrale pondérée (la moins « trompeuse » et la plus prévisible !)
- Mode priorité ouverture, positionné autour de f/13.0 (diaphragme « moyen » n’engendrant pas de diffraction sur mon boîtier, et suffisamment fermé pour rabaisser le temps de pose)
- Correction d’exposition à -0.3 EV pour commencer
Je réalise une première mesure d’exposition en appuyant à mi-course le déclencheur (le posemètre de l’appareil vous donnera la valeur du temps de pose sans déclencher), et règle le diaphragme en conséquence (le but étant d’obtenir un temps de pose maximum avec un minimum de 5 secondes et un maximum de 30 secondes, sous peine de devoir passer en mode Bulb, ce qui me semble inutile). Puis je déclenche une première fois. L’analyse rapide de l’histogramme dira s’il faut rectifier l’exposition, ce que je ferai le cas échéant, jusqu’à obtenir un histogramme calé à droite mais sans zones surexposées !

Canon EOS 5D + Canon 24-105/4 L IS USM sur trépied, filtre ND8 + polarisant circulaire
utilisé à 105mm à f/14, 30 secondes, 50 ISO, sans correction d’exposition
Exemple d’image légèrement surexposée : une rectification d’un tiers d’IL en sous-exposition permettra d’obtenir une image parfaite !
Et la balance des blancs ? J’ai indiqué précédemment que très souvent, les remous (zones blanches dans l’eau en mouvement) sont limites surexposés sur la couche bleue. Un calage précis de la balance des blancs lors du dématriçage permettra d’uniformiser (quasiment) les courbes RVB au niveau des hautes lumières, et donc de limiter ce phénomène : à essayer !
Conclusion
Je vous ai présenté quelques astuces sur la réalisation d’images en pose lente de cascades ou de tout type d’écoulement d’eau, avec une technique simple. Cet article ne se veut pas exhaustif (il existe bien d’autres méthodes de travail), mais regroupe les bases en la matière : c’est vous qui restez maîtres !
Quoi qu’il en soit, on arrive facilement (par tâtonnements au début) à se familiariser avec les réglages et à éviter les déboires dûs aux petites choses pénibles que l’on oublie parfois (à l’image du stabilisateur qui reste actif !) ; si néanmoins je vous évite de perdre du temps sur les bases, c’est que le but de cet article est atteint !

Une petite dernière (40mm, f/14 avec 30 secondes de pose et -0.3 EV en correction d’expo) !




